Une vie d'orchestre ce n'est pas seulement un soir de votre vie, c'est aussi plein de petits moments... que nous avons voulu partager avec vous

Orchestre sans frontière, images du spectacle

Neuvième Symphonie de Bruckner : musique massive ?

Bruckner, massif ? Peut-être.

Mais de cette masse astrale qui dispose de l’Univers, ou plutôt qui dispose l’Univers à sa façon : chaque cristal à sa place, chaque atome à son devoir, chaque cause à son dessein, à chaque soleil son épopée.
Où la pesanteur possède cette grâce d’un mouvement impassible, sans remous ni turbulence, sans contradiction ni refus, sans entrave ni menace. Reflet de l’immobilité apparente du temps qui se déplace pourtant, mais sans frémir, différent en chaque lieu mais le même partout, singulier pour le tout mais multiple en ses fragments, simultanément unique et parcellisé.
Où sa prétendue linéarité le fait croire trompeusement d’un seul bloc, alors que, “comme le mouvement est sans cesse autre, de même en est-il du temps” (Aristote). Évolution de l’espace sur le plateau du temps, combinant leurs deux bouquets d’élans pour donner naissance à l’être et à son désir de vie. Écouter Bruckner, c’est partir du présent pour remonter jusqu’en cette éternité dont il est issu, en délier les lanières à l’infini, les dérouler puis les suivre jusqu’à l’entrée du labyrinthe des questionnements. Non pour y découvrir les réponses espérées, mais bien mieux : pour soulever le voile de l’origine de chaque chose, ou du moins un pli de son drapé.

Tenter l’indiscrétion jusqu’à consumer ses pauvres ailes de cire à la brûlure de la connaissance, puis retomber dans l’indulgent filet de l’instant, vierge de tout souvenir. Répéter inlassablement cette exploration vitale vers l’intimité de l’esprit, en une découverte décisive à travers une lueur fragile, comme harponné par une apparition majestueuse bien que toujours fugitive. Voir la vérité face à face : mysticisme (Comte-Sponville).

Écouter Bruckner, c’est, à l’image de l’espace-temps, se préparer à bâtir la vie comme on bâtit une cathédrale à travers les siècles : lent travail de fouilles avant l’édification, interdisant peut-être certains emplacements inviolés des vestiges de la mémoire : ni l’ensevelir ni la saccager, mais l’honorer plutôt. Poser l’orientation sacrée, évider les profondeurs d’une crypte, choisir les meilleurs blocs de roche, les calcaires les plus blancs. Prendre le temps de tailler pierre sur pierre, puis les ajuster avec patience, tracer la nef et son cortège de colonnades, sculpter le marbre ornemental, fondre le plomb des vitraux qui dévoilent l’histoire de la lumière, jeter dans le vide les gargouilles béantes par dessus le bastingage granitique des arcs-boutants déployés comme les baleines d’un éventail ajouré. Lancer la flèche des émotions sur l’horizon bleu nuit crépitant d’étoiles, pour certaines déjà mortes, projetant d’un côté le carillonnement de son souffle régulier, se noyant de l’autre dans la flaque de son ombre nocturne.

Et au zénith, la voie lactée, en une lointaine glycine, parfumera de rêves mauves ces vaisseaux peuplés de fils d’hommes.

Écouter Bruckner, c’est converger vers un sanctuaire d’humanité.
Bruckner, 9ème symphonie
Avril & mai 2009 : Paris, Hambourg, Copenhague, Oslo, Göteborg, Stockholm
Photo: Momoko Kato


Un musicien à l’école

Orchestre sans frontière s’approche

Aujourd’hui, l’altiste David Gaillard est en tournée. Mais sans l’orchestre… En solo !

La semaine prochaine auront lieu les représentations d’Orchestre sans frontière, le concert-surprise qu’avaient adoré les enfants et les familles au moment de sa création au Théâtre Mogador, avant le retour Salle Pleyel.
L’Orchestre de Paris travaille avec les Jeunesses Musicales de France et comme chaque fois, des musiciens, parrains du spectacle, vont à la rencontre des enfants dans leur école.

Du spectacle, pas un mot. Surprise… C’est plutôt l’occasion de voir de près un musicien, son instrument, de l’entendre, de le regarder jouer.
J’y reviendrais.

Une oreille sur Copenhague

Nous jouons à Copenhague dans une salle de concert inaugurée il y a 2 mois et construite par Jean Nouvel. L’architecte est aussi en charge du projet de la Philharmonie de Paris, qui ne doit pas être très éloignée de celle-ci.Je ne joue “que” la symphonie de Bruckner ce soir, je m’installe côté public pendant que l’orchestre, Christoph Eschenbach et Renée Flemming répètent Strauss.
L’acoustique est bonne quel que soit l’endroit où l’on se trouve, un peu trop détaillée. On ne se sent pas vraiment enveloppé par la musique. Mais mon avis est probablement faussé parce que je joue ce répertoire au sein de l’orchestre où par définition on se sent entouré par le son et la musique… et au raccord, il n’y a pas la même émotion qu’au concert.
Les volumes paraissent énormes, les murs ont l’air d’être tout droit sortis du Sahara, il y a des courbes qui font penser à des dunes de sable, et certains murs ont des stries comme le vent violent sait en faire sur les parois de calcaire abruptes.

Sur scène, les avis sont partagés. De ma place, sur le 3° gradin, on se sent plus proche des violons que dans une salle plate, on entend bien ce qui se passe un peu partout dans l’orchestre, et on n’a ni la sensation d’être noyé dans la masse, ni d’être isolé, comme on peut le sentir à Munich par exemple où le voisin semble à des kilomètres et sa propre sonorité disproportionnée par rapport au groupe.
Là, l’équilibre semble bon.

Par contre, le plateau au 3° étage et les vestiaires au RdC, avec un seul ascenseur… j’espère que le cabinet de Jean Nouvel n’oubliera pas que les musiciens passent plus de temps dans la salle que le public et qu’il faut nous faciliter la vie en ne mettant pas trop d’obstacles entre le lieu où on se prépare et celui où on joue!