« C’est comme un parfum français ». Le clarinettiste solo Philippe Berrod, je l’ai enfin retrouvé au petit-déjeuner ce matin. La discussion pourrait durer des heures (elle A duré des heures). Il a quitté Paris avec sa partition de Roméo et Juliette, l’opéra que l’Orchestre de Paris jouera au printemps prochain et que son compositeur, Pascal Dusapin, est en train de réviser. Il va jouer Mantovani –un autre artiste d’aujourd’hui- à Tokyo avec deux autres clarinettistes japonais. Et, entre les deux, profiter du jour de repos à Taipeh pour donner une master-class. « C’est comme au Japon il y a vingt ans, la Chine (les deux Chine) s’intéressent à la clarinette française, l’instrument est français, on représente cette histoire, cette tradition musicale ». Une tradition vivante par ses interprètes autant que par ses constructeurs d’instruments, les facteurs comme Buffet-Crampon ou Selmer. « on me téléphone de Paris pour me souhaiter un bon concert ! ». Les facteurs ont un marché à occuper et ils le savent. Les musiciens français sont pour eux des ambassadeurs importants car ils voyagent, ils jouent les instruments. Philippe Berrod a partagé un dîner avec des professeurs de conservatoire, des musiciens d’orchestre chinois. Bien enjoués après le repas, dans la fumée de cigarette, ils ont discuté, dialogué par solos de symphonies de Beethoven interposés. Les musiciens avaient des clarinettes françaises.
Le temple du Ciel à Pékin est un lieu magnifique. Etienne Pfender y est allé rencontrer le divin. Joëlle Cousin, également violoniste, y a croisé des musiciens. Le flûtiste Vincent Lucas y faisait son jogging avant les concerts, histoire de laisser au vestiaire tout le stress des voyages. Sur le sport, on reviendra. Ci-joint, la rêverie à la Morand d’Etienne et un final avec flûte, chant et erhu repiqué sur l’appareil photo de Joëlle.
Amorçant leur mue automnale, les sophoras suspendent à leur branches quelques trémies rustiques à l’intention de serins encore timides. Là-haut dans la trouée du feuillage s’affrontent en hurlant des flots de corbeaux et de pies autour d’un butin impossible à inventer, peut-être un lointain cerf-volant indifférent. De gigantesques béquilles de fer retiennent les troncs comblés qui menacent le toit d’un corridor et, dessous, la vie riche de spontanéité que je veux croire non marchande. Un homme au dos bien droit, visage heureux, chante avec puissance aux côtés d’un violon chinois et de quelques clochettes. Leur unisson accompagne une danse impromptue qui dévie sans heurts des passants frôlant la soie d’une robe évoquée. Maintes parties de cartes s’étalent sur les balustrades rouges auxquelles sont cadenassés par endroits des tabourets pliants en attente. Les pions rouges et noirs du xiang qi hésitent sur les marches d’un escalier doux, secondés par des commentaires édentés, vilipendés par des doigts imprécateurs, ou simplement prisés en connaisseurs par des rires sans sourires, secs et aigus. Du pavillon de l’abstinence au mur des échos, du temple de la « prière pour une bonne moisson » à la porte Zhaoheng, les insubmersibles vaisseaux de touristes aux casquettes jaunes et vertes, blanches et bleues, s’enchevêtrent.
Le malaise que je ressentais au début ne s’est pas dissipé. Quittant ce Temple du Ciel, je me retourne une dernière fois et le découvre alors englouti en plein jour par la couleur suffocante de l’atmosphère, emprisonné par un dôme céleste implacable qui se rétrécit inexorablement tel un bourreau chinois vissant graduellement le carcan étrangleur, parfaitement insensible aux êtres qui sont à ses pieds et qui tentent inconsciemment de conjurer le sort par les derniers soubresauts de leur tranquillité.
Comme s’il préfigurait un lent suicide de l’humanité.
Ce soir, nous jouons la symphonie « Titan ».
On le rencontre ici sous toutes ses formes, du plus décati au flambant neuf, électrique ou à traction humaine. Mais le plus fréquent, c’est le nostalgique, celui qu’on croirait tout droit sorti des cochonnières de ma grand-mère, qui n’accueillaient pourtant plus rien de très vivant depuis belle lurette, hormis ces objets étranges que, gamins, nous ressuscitions en jubilant à chaque visite familiale. Chargeant une carriole de tout ce que nous trouvions – y compris du charbon – nous nous salissions sans imagination. La poussière soulevée par l’exhumation de tant de fatras triomphait sans peine de quelques rayons de lumière qui toussotaient silencieusement en s’écrasant dans la noirceur. Nous haletions dans des embouteillages de toiles d’araignées klaxonnantes – mais avions-nous conscience des risques ? Cette avenue (quarante kilomètres ! peut-être large d’autant !), nous la chevauchions de part en part, accompagnés de la plainte d’une chaîne trop lâche qui couinait pitoyablement. Juché sur des échasses incommodes, je réglais une circulation de ferraille rouillée, cerclages de tonneaux, cages à lapins trouées, fauteuil fantomatique d’une traction avant désormais inexistante, bocaux verdâtres heureusement vides, et je collais des contraventions en déchirant l’ « Illustration », littérature d’avant-avant-guerre, parmi les genoux écorchés. Un tub antique marquait la place géante de tous les dangers, sous le regard d’un immense portrait chinois, vestige insolite des pérégrinations orientales d’un aïeul.
Puis la fatigue aidant, les gestes s’estompaient, les yeux pleuraient d’irritation. Ne sentant plus nos muscles, nous semblions flotter dans l’espace cotonneux de cette cité interdite aux adultes dont nous n’échappions que par l’appel insensé des friandises du goûter, de l’autre côté du mur.
Un brusque coup de frein me réveille en me plaquant le front au dossier du chauffeur. Non loin de là, un triporteur est renversé. Personne ne se relève .
Les guides touristiques les décrivent assez joliment et je me suis même procuré un livre de photos noir et blanc façon Doisneau. De partout il vous est proposé de les visiter en rickshaws. Ils sont, paraît-il, en voie de disparition, ce qui offusque les uns en réjouissant les autres.
On s’y enfonce avec une certaine gêne croyant déranger l’intimité de ceux qui y vivent. La photo se fait discrète. Les chiffonniers passent et repassent dans l’étroitesse de ces pavés, pédalant une improbable marchandise, espérant le chaland d’un cri rauque et lent. L’odeur âcre des toilettes publiques surpasse celle des poissons frits préparés à l’heure du repas, là, dans ce couloir exigu, à même le sol. Les portes ne semblent jamais fermées, dévoilant des couloirs de terre battue encombrés de bicyclettes, de linge à sécher, de cages à oiseaux, de coloquintes pendantes… Les charbonniers livrent nonchalamment leurs disques de combustible et une « clinique » s’annonce en face d’un bureau de tabac, seule échoppe à protéger ses biens de vitrines impeccables. Un primeur ici, bien fourni, traînées de poireaux par terre ; là un marchand somnolant, absorbé par une montagne de sacs de riz ; plus loin, un magasin de pinceaux de luxe pour la calligraphie, puis on se racle bruyamment la gorge pour cracher quasiment à vos pieds sans aucune impolitesse. On se penche même délicatement en avant en se pinçant une narine pour éjecter le contenu de l’autre sans autre forme de procès ni aucun mouchoir. L’enfant y fait ses premiers pas en vous souriant pendant que les parties de ma-jong fleurissent en claquant dans les cafés enfumés.
Ce sont les dernières ruelles de Pékin.
Ce soir, on joue la Symphonie du Nouveau Monde.