

Jeudi dix heures, l’orchestre est dans la salle de concert du Poly Theatre de Pékin. Si les coulisses sont immenses, la scène de concert est de petite taille délimitée par des parois flottantes. La salle aussi est de petite contenance. On écoute la Neuvième Symphonie de Dvorák comme de la musique de chambre.
Puis Lang Lang arrive, pour répéter le Concerto pour deux pianos de Mozart avec Christoph Eschenbach puis le quatrième Concerto de Beethoven.

Il y avait un concert dans la soirée, puisque l’Orchestre joue dans le cadre du Beijing Music Festival. Le rendez-vous est donc à minuit, une fois la place de nouveau libre. Quatre camions attendent pour décharger les caisses d’instruments sous le contrôle du régisseur principal de l’orchestre, Jean-Claude Fritsch.
Pour moi c’est un drôle de baptême : mes premiers pas en Asie et ma toute première “grande tournée” avec l’Orchestre de Paris (j’y suis entrée en janvier 2006).
Les conseils des collègues avant départ furent assez variés :
« Prévois de la lecture, on ne sait jamais, en cas de trop-plein de collectivité »
« Attention aux premières nuits, sinon gare aux premiers concerts »
« 24 jours… »
« les salles, les villes, ce sera magnifique ! »
« le planning est bien équilibré, prépare ton Routard !»
J’ai donc décidé de vivre cette tournée le mieux possible et surtout d’en profiter ! Malgré l’inévitable décalage horaire, j’ai voulu dès mon arrivée à Pékin visiter la Cité Interdite. L’immersion dans la culture et les traditions chinoises fut totale.
J’avais ainsi fui l’irrépressible envie de me mettre sous la couette, mais la première nuit fut néanmoins fragmentée. Nous avons profité de notre journée de récupération pour mettre à exécution un plan savamment organisé depuis Paris. Nous avions décidé d’aller sur la Grande Muraille et de fêter cet événement par un pique-nique 100% français !
Après avoir traversé une Chine rurale en totale opposition avec sa capitale, gravi les marches, nous avons trouvé sur les hauteurs d’une tour l’endroit rêvé pour déballer fromages, charcuterie, vin (l’excursion n’aurait pas pu être retardée !) et devenir nous-mêmes une attraction pour touristes. Nous avons tenté d’initier des Chinois à notre gastronomie, mais en vain, ils restèrent trop intimidés.
Au retour, une halte au célèbre marché aux perles et puis j’ai repris contact avec mon instrument.
Les musiciens sont nombreux aujourd’hui sur la muraille de Chine. Ensuite, le rythme des concerts l’emportera sur celui des visites. D’ailleurs, de certaines chambres perce maintenant, derrière la porte, le travail sur l’instrument. Côté production, on dénombre les pépins, une valise égarée ou endommagée peut-être, presque rien. Une angine probablement, dans les flûtes. Pas d’affolement, vies de voyageurs. Ce soir, à minuit, les instruments arrivent au théâtre.
Le dispositif prend forme.
16h30, l’alarme de mon portable sonne, réglée pour le réveil parisien à 7h30. Nous sommes en Chine depuis ce midi. Vous êtes en train de vous raser, de vous laver les dents. L’objectif ici pour tout le monde, c’est de ne pas céder à la tentation de se coucher après le vol de la nuit et ainsi de compromettre l’adaptation au décalage horaire. Cette journée d’arrivée et la journée de repos qui suit, demain, sont bel et bien nécessaires pour aborder le concert mercredi en bonne condition. L’orchestre est arrivé par deux avions successifs. Celui des cordes et celui des vents. Les normes courantes veulent que le second soit plus animé que le premier, encore que dans les avions –allez savoir pourquoi- ni le personnel de bord ni les autres passagers n’aiment trop l’agitation…
L’arrivée en bus dans Pékin est saisissante : épais brouillard, fantomatiques immeubles en construction. Et puis tout le monde s’égaye (surtout ne pas dormir !). Je pousse jusqu’au théâtre où l’orchestre jouera dans 48 heures. Pékin est ainsi faite aujourd’hui que des traditionnels blocs en cours fermées (les hutong, pas si vieux que ça, bétonnés, mais traditionnels dans leur organisation en dédale) jouxtent des avenues larges comme un périphérique parisien. Et en effet, l’avenue Dongzhimen, à trois voies, qui passe au pied du Poly Theatre est considérée comme le périphérique n°1 de Pékin (il y en a actuellement quatre concentriques, le cinquième est en construction). Le théâtre doit son nom au China Poly Group, initialement un industriel de l’armement diversifié dans l’immobilier, le tourisme…
Il est campé de deux tours, de l’autre côté du rond-point un building comme une arche murée de verre fait son pendant, elle aussi signée du P de Poly. Un peu plus bas, un gigantesque complexe aux formes zigzagantes est en construction. À trois cents mètres de là, deux enfants nourrissent un lapin en cage, on retape un vieux vélo, et sur le sien un vendeur de hachoirs s’annonce en frappant le métal.